Toi seul de Carine Pitocchi

14 novembre 2019


Résumé :
Jeune et brillante avocate new-yorkaise, Moira Wallace vient de gagner le procès qui va faire décoller sa carrière. Pourtant, prise de doutes et rattrapée par les désillusions, elle décide de tout quitter pour s’engager dans une mission humanitaire en Éthiopie. Là-bas, loin de tout, elle découvre non seulement une dure réalité, mais également la richesse du peuple africain. Et elle n’est pas au bout de ses surprises, surtout quand débarque Liam Spencer, acteur hollywoodien des plus sexy… Partie pour trouver un sens à sa vie, Moira était loin de s’imaginer à quel point cette expérience allait bouleverser son existence.  

Moi j'en dis :


Cette lecture a été difficile.
Difficile parce que dérangeante et problématique.
Difficile parce que frustrante et superficielle.
Difficile parce que le résumé vend du rêve, alors que l’histoire n’est pas à la hauteur.

L’histoire, c’est celle de Moira Wallace, une jeune avocate New-Yorkaise qui vient de remporter le procès du siècle. Le procès infâme du siècle. Le temps de boire une coupe de champagne et la voilà rattrapée par sa conscience. Cette victoire la couvre d’ignominie. Une chose en entraînant une autre, c’est tout son quotidien qu’elle envoie valdinguer. Pour retrouver son identité, elle décide de s’engager dans une mission humanitaire en Éthiopie.

Tu vois le potentiel ? Tu le sens comme il est palpable ?

L’histoire est traitée d’un bout à l’autre de manière superficielle.
Le début est chaotique. Le cœur du roman est bâclé. La fin est précitée.

Dans les premières pages, on sent que l’auteur veut faire arriver son héroïne en Éthiopie, mais elle veut aussi nous donner des détails sur sa vie, sur son métier, sur sa famille, sur sa relation amoureuse. Masse de détails et accélération c’est une équation antinomique.
Cela dit, elle parvient à dresser le portrait d’une héroïne à bout. Une héroïne qui sort doucement, mais sûrement de son hibernation carriérique. Une héroïne difficile à apprécier tant elle est égocentrique, narcissique et autocentrée.
Au début du roman, pourquoi pas ? Ce sont des traits de caractère auxquels on peut s’attendre, mais ne la voyant pas gagner en maturité de page en page, j’ai vite déchanté. Toutes ses prises de paroles n’ont qu’un seul objectif : la maintenir au centre de l’intérêt !

Des exemples, pendant : 
  • la crise de panique de son collègue, elle répond : « Tu vas respirer un bon coup et arrêter de me faire flipper. »
  • une dispute avec des villageois, elle répond : « Cet acte anodin me rappela avec un peu trop de vivacité que son séjour parmi nous s’approchait dangereusement de son terme et que je serais bientôt séparée de lui. »
  • une menace sur un membre du groupe, elle répond : « Ne fais pas ça, protestai-je mollement en me laissant aller contre lui. Je n’y arriverai pas sans toi. »
  • Bonus : « C’est très gentil de ta part de t’intéresser à nous, mais ça ne m’aide pas vraiment. »
S’ajoute à cet art de tout ramener à elle : son sens de la déresponsabilisation. C’est la première fois que je lis une quête initiatique qui tourne en eau de boudin :
« Je ne me cache pas. Après cette histoire, je me suis simplement rendu compte que tout ce que j’avais fait jusqu’à présent, je ne l’avais fait que pour satisfaire les exigences de ma famille. »

Bon.
Au-delà de cette héroïne en tout point catastrophique.

L’histoire aurait pu s’arranger avec l’arrivée en Éthiopie, mais non. L’auteur s’enlise de maladresse en maladresse. L’histoire continue sur une onde de superficialité.
L’auteur se contente d’enfoncer des portes ouvertes. D’aborder à la volée une pléthore de sujets épineux et problématiques dont les enjeux sont à peine effleurés. Elle annonce de grandes vérités sans jamais les étayer d’arguments, d’anecdotes ou d’explications. L’ensemble dégouline de bons sentiments et de bonnes intentions. Résultat, c’est trop sucré !

L’auteur place son histoire en Éthiopie, sans contextualisation solide. L’histoire aurait pu se dérouler en Somalie, en Érythrée, au Yémen, au Mali… ça ne changeait rien. Enfin si 3 paragraphes vikidia, balancé comme un copier/coller, sans profondeur, sans recul, et pire que tout avec une impression d’empathie téléphonée. Elle ne donne aucune explication du contexte géopolitique. Elle survole le conflit sans jamais dire qui sont les belligérants et les groupuscules par exemple. Même d’un point de vue culturel elle ne donne aucune information ! D’un point de vue religieux : néant absolu.
L’arrivée de l’héroïne à l’orphelinat se fait via une roadtrip de plusieurs jours : elle ne décrit aucun paysage, elle ne témoigne d’aucune rencontre.

Et pourtant elle dit : « On nous reçut comme des proches et les soirées furent extraordinaires à leurs côtés. Ce genre de moments de partage qui vous restent gravés en mémoire à tout jamais. D’une certaine façon, j’avais l’impression d’apprendre la véritable définition du mot “humanité”. »

Je ne comprends pas ? Pourquoi ne pas partager la rencontre avec le lecteur ? Pourquoi une vérité absolue plus tôt qu’une description incluante ?

Pour arriver plus vite à la romance ? Liam arrive au chapitre 11, comme un cheveu sur la soupe. Il n’apporte rien, ni à la quête de l’héroïne dans son équilibre ni au contexte dans lequel il est introduit. Pire que tout : les raisons de sa présence à l’orphelinat m’ont mise mal à l’aise. Il vient faire l’autruche dans une campagne humanitaire après une révélation qui bouscule son planning ? Depuis quand l’humanitaire est-il synonyme de centre de repos ? Quel est le sens de cette motivation ?

De façon générale, ici la vision de l’humanitaire est très proche d’une philosophie de chevalier blanc avec une touche de néocolonialisme compassionnel qui gangrène l’humanitaire et qui me fait furieusement grincer des dents.

Verdict : Bon. Tu veux lire une romance autour de l’humanitaire, choisi plus tôt « Pour t’avoir » de Shirley L.B aux éditions Harlequin.


Bonus : Un extrait
Je promets solennellement que les coupes faites dans le texte, indiquées par le symbole […] n’orientent en rien l’extrait que je vous propose. J’ai simplement retiré les jalons d’intrigues pour raccourcir l'extrait.

Exceptionnellement, j’avais décidé de m’octroyer une petite pause pour me plonger dans la lecture d’un roman que m’avait chaudement recommandé Merry dans son dernier colis – apparemment, c’était LE best-seller du moment ! […] Je m’étais donc tranquillement installée sur les marches devant mon bureau pour m’atteler à la lecture de ce fameux roman « trop addictif » qui s’arrachait à des millions d’exemplaires. À la centième page – et il avait fallu que je fasse un effort conséquent pour arriver jusque-là –, je décidai que j’en avais assez lu. Les personnages fades et dénués du moindre intérêt avaient un horrible goût de réchauffé.

L’héroïne bête et nunuche à bouffer du foin était le cauchemar de toute bonne féministe qui se respectait. Quant au mec qui faisait fantasmer des millions de femmes à travers le monde, il était inconsistant, narcissique, pervers et dominateur. En soi, il n’avait rien pour plaire excepté le fait d’être beau et riche… mais, vraisemblablement, ça suffisait pour tout lui pardonner. Je me demandais si l’engouement général de ces dames aurait été le même si le personnage principal du livre avait été moche et pauvre.

Un peu désespérée à l’idée que ce pamphlet soit devenu l’objet de tous les fantasmes féminins actuels, je le jetai par terre devant moi. Moi qui pensais passer un bon moment de lecture, c’était raté.

À vrai dire, la découverte de ce livre m’avait plus gonflée qu’autre chose. Le contraste avec ce que subissaient les femmes ici, privées de tout droit, avait quelque chose d’exaspérant, voire de révoltant.

Il y avait quand même un phénomène inquiétant dans le succès de ce bouquin. On nous vendait ça comme une magnifique histoire d’amour romantique. Moi, je n’y voyais qu’un jeu de domination et de soumission malsain et – pour en avoir fait l’expérience malheureuse – je savais pertinemment que perversité et sexualité faisaient rarement bon ménage et que, surtout, l’amour n’avait pas grand-chose à voir dans tout ça. Bref, Merry, en voulant me faire plaisir, avait gâché ma journée.

Du coup, perplexe, je restai là à réfléchir en contemplant le bouquin échoué à mes pieds.

 […] 

Quelques minutes plus tard, Liam réapparut, débraillé et gris de la tête aux pieds. On aurait dit qu’il s’était fait piétiner par un troupeau d’éléphants. Il se dirigeait vers moi.

— Je peux m’asseoir ? demanda-t-il en soufflant comme un phoque.

J’acquiesçai en retenant un fou rire.  […] 

Il se releva pour aller ramasser le bouquin que j’avais jeté au pied de l’escalier. Il l’étudia un moment et je me mis à rougir en imaginant ce qu’il devait penser d’une fille qui lisait ce genre de trucs pour nanas en mal de sensations fortes.

— C’est bien ? demanda-t-il en retournant le bouquin pour lire le résumé.

— J’ai détesté ! lâchai-je.

Il se mit à sourire plus franchement, visiblement satisfait de ma réponse.

— Ils vont en faire un film, m’informa-t-il en se rasseyant près de moi.

Il avait bien sûr eu connaissance du succès planétaire de ce livre.

— Vous n’allez pas jouer dedans ?! m’alarmai-je en l’imaginant dans le rôle du mec beau et riche qui fait découvrir les fessées à sa petite copine.

Il éclata de rire en voyant la tête que je faisais.

— Non, bien sûr que non. Autant jouer direct dans un porno. Je crois que je préférerais encore ça, s’esclaffa-t-il.

— Tant mieux, soufflai-je avec un soulagement qui ne lui échappa pas.

— J’ai un peu plus de classe que ça, plaisanta-t-il.

— Je sais, murmurai-je, à nouveau intimidée par le regard qu’il portait sur moi.

Un silence lourd de sens s’abattit sur nous.  […] 

— Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de ce truc ? demanda-t-il en posant le livre sur le plat de sa main.

— Je n’en ai pas la moindre idée.


Le bashing de l’œuvre c’est une chose, le bashing de la lectrice ? C’est indécent ! Indécent, dans la mesure où la cible de son roman est approximativement la même que celle de E. L. James. 
D’autant plus indécent, que les deux auteurs partagent le même éditeur, et que trèèèèès certainement la manne financière apportée par E. L. James permet à l’éditeur des souplesses et des prises de risques éditoriales.. Comme proposer un concours d’écriture dont le lauréat est couronné d’une publication par exemple.

Les infos : 
Date de parution : 09/05/2019
Editeur : Editions JC Lattes
Collection : &Moi
Nb. de page : 300 pages

N'oubliez pas, c'est mon avis : Aimez, détestez, peu importe respectez.
Au plaisir.


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